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Corinne Chantegrelet | Gestalt praticienne | La Bachellerie (Dordogne)

13 04 2021 | Au fil de l'OH !

Je suis en danger de bonheur !

Il y a des textes qui viennent nous chercher sans prévenir.
Ils ne frappent pas à la porte, ils arrivent dans notre boîte mail et ils s’installent doucement quelque part en nous, comme une évidence, une évidence qu’on aurait oubliée. Ce texte de François Séjourné fait partie de ceux-là.

Comme beaucoup, je suis traversée par le bruit du monde, ses tensions, ses peurs, ses contradictions. [Je relis ce texte en 2026, et malheureusement, ça ne s’arrange pas, mais pas du tout.] Et au milieu de tout cela, cette voix. Une voix simple, presque désarmante, qui ne nie rien de la réalité … et qui pourtant choisit la vie.

« Je suis en danger de bonheur. » Il y a quelque chose de presque subversif dans cette phrase, de presque indécent d’oser dire ça quand tout vacille autour. Et pourtant … peut-être est-ce précisément là que quelque chose d’essentiel se joue.

Ce texte regarde, sans fuite, sans naïveté, sans détourner le regard.
Il nous parle d’un endroit beaucoup plus exigeant : celui de rester en lien [le lien cher à mon cœur] avec le monde tel qu’il est … et avec ce que nous sommes et avec ce qui, en nous, continue de vibrer, de s’émerveiller, de se sentir vivant.

C’est un texte qui me touche parce qu’il remet de la responsabilité simple là où l’on pourrait céder à l’impuissance. Il nous rappelle, avec une forme de tendresse lucide, que prendre soin de ce qui va bien en nous n’est pas une trahison envers le monde … mais peut-être une manière d’y contribuer autrement.

Je vous le partage comme une invitation.
Une invitation à sentir.
Une invitation à vous laisser traverser.

Une invitation, peut-être, qui sait … à vous approcher, vous aussi, de ce drôle de territoire : celui où le bonheur devient presque une audace.

Bonne lecture !

— ✧ —

UN TEXTE DE FRANÇOIS DÉLIVRÉ

Mes amis, je vous appelle au secours, je suis en danger. Mes amis, ne me quittez pas, venez près de moi : je vis une rude épreuve, je suis en danger de bonheur !

Cela a commencé ce matin quand un rayon de soleil m’a réveillé et que j’ai entendu les oiseaux chanter. Vous vous rendez compte ! Même sans les aides auditives nécessaires à mes 73 ans, j’entends encore parfois un oiseau !

Ensuite j’ai pris mon petit déjeuner sans oublier les pilules pour le cœur, le diabète et autres misères mais moi, je regardais un endroit sur un meuble de cuisine et j’ai « vu » que c’était une place formidable pour accrocher ma petite station météo. Deux mois que je cherchais une « juste place » pour cette foutue station ! Yah !

J’ai ensuite fabriqué mon pain pour quatre jours, une amie m’a appris, farine intégrale T 150, excellente pour la glycémie. Et j’ai songé à toutes les personnes qui ont contribué à ce que moi, en 2021, je puisse facilement faire mon pain. La farine, le sel, la levure de boulanger et même l’eau ! Je suis allé au robinet de la cuisine et l’eau coulait ! Moi, je songeais qu’il y a trois générations, mes arrière-grands-parents dans leur petit village des Vosges devaient chercher l’eau au puits. Quant aux toilettes où je suis allé ensuite, je n’en parle pas par pudeur mais bon, c’était autrefois au fond du jardin …

J’ai mis les infos à la radio et là, carrément des horreurs. La corona encore et encore, les vaccins qui manquent, les obèses (oubliés dans la crise du Covid 19), le type qui a découpé sa femme en morceaux et l’a mise au congélateur, l’angoisse des professionnels du spectacle et des restaurateurs, les pays pauvres qui n’ont pas accès au vaccin. J’écoute les infos, pour être au courant de l’essentiel et c’est vrai, le monde souffre. Puis je coupe. Inutile de me délecter du noir en me payant un jeu psychologique de « c’est affreux », ou pire d’échanger les mauvaises nouvelles avec le même « c’est affreux ».

Être heureux malgré le monde

Le monde va mal, c’est vrai mais moi, aujourd’hui, je vais bien et je me demande si je suis tout à fait normal.

Suis-je insensible à la douleur du monde ? Pas du tout. Mais je pense que me chagriner du malheur du monde quand je vais bien, c’est ajouter à ce malheur et c’est idiot, ça contribue à ce qu’il aille encore plus mal. D’ailleurs, quand moi-même je ne vais pas bien, qui est-ce que j’appelle ? Des amis bien dans leur peau qui ne dépriment pas parce que je fais ma petite déprime. Des gens heureux malgré le malheur du monde ou mon malheur à moi.

Je veux donc m’émerveiller de ce qui va bien : un petit garçon de quatre ans pour lequel j’ai inventé une histoire à propos des œufs de Pâques, une amie qui m’a donné des idées formidables pour l’aménagement de ma maison, une sympathique voisine qui va confiner comme moi à la campagne, on va re-papoter avec les mesures-barrière comme au confinement n° 2.

Et ce n’est pas optimisme naïf, c’est de la lucidité : le monde va en même temps bien et mal.

Vous allez me dire : mais comment peux-tu être heureux ? Ne vois-tu pas que le monde craque et souffre de partout ? N’as-tu pas entendu parler de la Corée du nord et de l’Iran qui préparent la bombe ? Sais-tu qu’en ce moment même des réfugiés syriens souffrent dans les camps, que des enfants sont victimes de pédophiles et que des femmes subissent les violences des hommes ? Sais-tu que la planète est en grand danger ?

Alors là doucement les amis ! Je vous le demande solennellement : est-ce que le monde malheureux ira mieux si je me rends malheureux parce qu’il est malheureux ?

Ouais, heureux dans ton petit coin, me direz-vous, avec ton petit confort, ton petit journal et ta petite télé. Pépère.

Mais non, ou presque ! Je fais ce que je peux pour le monde mais je le fais à ma place et pas plus. Par exemple, ma petite-fille pleurait avant-hier parce qu’on lui avait volé son casque audio, je vais lui en offrir un nouveau. Et j’enverrai aussi un diabolo pour deux autres petits-enfants. Et un mail d’encouragement à une amie qui a chopé le virus. Et même rédiger cet article pour vous …

Ce n’est pas grand-chose, j’en conviens, je pourrais faire plus, donner plus d’argent, contribuer plus à la recherche de la vérité, donner des repères à ce monde qui en a tant besoin. C’est vrai : le souci de mon confort et de ma santé occultent souvent ma compassion. J’admire donc cet homme de 45 ans qui passe ses dimanches à la Croix Rouge en volontaire, et aussi tous ceux qui font leur boulot à leur place, sans gloriole, les « braves gens » qui font ce qu’ils peuvent pour que ça aille bien ou mieux. Mais vous avez raison : je reste trop facilement dans mes limites, trop pépère. Ce que je peux faire avec ma frilosité, c’est accepter d’être secoué quand je suis interpellé, et aussi me pardonner parce que je ne suis pas parfait.

Mais, me direz-vous enfin, n’es-tu pas indigné par tout ce qui se passe ? N’as-tu pas peur ? N’es-tu pas en rage contre ces fous qui bousillent la planète et ces salauds qui ne pensent qu’au fric ? Oh oui, je suis triste ! Oh oui je suis furieux de la bêtise des inconséquents et de la méchanceté des cyniques. Et c’est vrai qu’il m’arrive aussi d’avoir peur. Mais je ne vais tout de même pas bousiller mon bonheur d’aujourd’hui à cause du malheur du monde car je sais qu’on peut aussi être heureux en ayant peur, en étant triste ou en colère.

Ah, mes amis, je vous le confesse et c’est pour cela que je vous appelle au secours : je suis surtout heureux parce que je suis vivant, plein de plaies et de bosses mais bien vivant.

Mais je sais aussi que ma vie est fragile, que je suis vulnérable.

Alors, s’il vous plaît, un coup de pouce !

Soignez mon bonheur comme on soigne une jolie fleur, prenez-en soin pour être heureux à votre tour, pour que vous puissiez vous aussi dire : « Au secours, mes amis, je suis en danger de bonheur ! »

— ✧ —

Ce que m’inspire ce texte ?

Ce texte me touche parce qu’il vient bousculer quelque chose de très installé en beaucoup d’entre nous : l’idée, souvent silencieuse, que pour être profondément humain, il faudrait porter le poids du monde sur ses épaules, un peu comme Sisyphe !

L’idée que « être heureux » si les autres vont mal, si le monde va mal, ce n’est pas bien, c’est naïf. L’idée que ça ne sert à rien ! Comme si aller bien devenait suspect. Comme si la joie devait se justifier.

Dans ma pratique, je rencontre souvent cela.
Des personnes sensibles, conscientes, engagées … qui ressentent intensément ce qui se passe autour d’elles, et qui finissent par s’oublier un peu en chemin : par oublier qu’elles sont vivantes, par oublier qu’elles ont le droit d’être heureuses. C’est comme si prendre soin de leur élan de vie risquait de les couper des autres. Elles ne s’autorisent pas le bonheur. Ce bonheur fugace de savourer les petits cadeaux de la vie, ces « petits riens » qui nous rendent vivants.

Ce que ce texte me rappelle avec force, c’est exactement l’inverse.

En Gestalt, nous travaillons beaucoup autour de la présence à ce qui est.
Pas à ce qui devrait être. Pas à ce qui manque.
Mais à ce qui est là, ici et maintenant, dans toute sa complexité.

Et parfois, dans ce « ce qui est », il y a de la joie. Il y a du plaisir. Il y a de la gratitude, même fragile.

Pouvoir accueillir cela sans le minimiser, sans le censurer, sans le juger … c’est déjà une forme d’engagement. Une manière de dire « oui » à la vie, telle qu’elle se présente.

Ouiiiiii !

Je ne nie pas la souffrance du monde. Je la vois. Parce que, malheureusement, elle est là. Mais je crois profondément que l’on peut devenir, à notre échelle, des points d’appui pour d’autres. Parce que c’est souvent vers quelqu’un qui tient debout, même imparfaitement, que l’on se tourne quand ça vacille.

Alors oui ! il y a quelque chose de précieux, presque fragile, dans cette idée d’être « en danger de bonheur ». Quelque chose à protéger, à cultiver, à apprivoiser.

Et si, finalement, c’était ça aussi, prendre sa place dans le monde ?

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