De tous temps, les chansons à texte ont accompagné mon chemin, m’ont bouleversée, m’ont permis de prendre conscience. Parfois, elles m’ont aussi permis de ressentir, sans filtre, l’émotion brute.
Après Ruelle sombre de Lisa Pariente, Je t’accuse de Suzane fait partie de ces chansons « coups de poing ». Ce texte remue quelque chose de très profond. Pas seulement une indignation intellectuelle. Une colère impliquée, engagée, concernée ! Une colère qui naît quand celle qui devrait protéger : la Justice, abandonne les victimes ou quand celle qui devrait entendre : la Société, détourne le regard.
Je vous invite à en lire les paroles, à l’écouter, et à ressentir …
Je t’accuse, de Suzane
Cette chanson est venue percuter en moi un endroit vivant : un endroit de colère. Un endroit qui ne peut pas faire semblant de ne pas voir, de ne pas savoir. Un endroit au féminin, celui d’une femme thérapeute qui accueille, entend, soutient des femmes qui ont vécu l’innommable, l’insoutenable, l’intolérable, et qui vivent une autre violence qu’on appelle « la victimisation secondaire » : le fait de ne pas être entendues, crues, protégées par la police, par la justice, par la société.
Quand j’ai entendu Je t’accuse de Suzane, je n’ai pas seulement entendu une chanson. J’ai entendu une fatigue. Une rage. Une douleur collective devenue presque ordinaire tant elle se répète.
« Ça sera qu’un nom d’plus sur la liste. »
Et c’est peut-être ça, le plus vertigineux. Cette liste.
Une liste de femmes.
Une liste d’enfants.
Une liste de victimes.
Une liste de plaintes classées sans suite.
Une liste de silences.
Une liste de “on savait”.
Une liste de “on n’a rien vu”.
Une liste de vies qui ont appris à survivre dans un monde qui leur demandait encore de prouver.
Ce qui me bouleverse profondément, ce n’est pas seulement la violence des actes. C’est l’immense solitude dans laquelle tant de victimes sont laissées ensuite. Parce qu’aujourd’hui, on ne peut plus dire : “on ne savait pas”.
« On ne savait pas. » Vraiment ?
Les témoignages sont partout.
Les livres sont partout.
Les documentaires sont partout.
Les chiffres sont partout.
Les récits s’accumulent depuis des années, comme des bouteilles jetées contre les murs du déni collectif.
Et pourtant
Pourtant, combien de femmes ne sont toujours pas crues ?
Combien d’enfants continuent de vivre aux côtés de leurs agresseurs ?
Combien de victimes ressortent des commissariats avec davantage de honte que de soutien ?
Combien apprennent à se taire parce qu’elles ont compris, très tôt, que parler ne garantissait pas d’être entendues ?
En Gestalt-thérapie, nous savons à quel point l’environnement participe à notre construction.
Nous nous construisons dans le regard de l’autre, dans la manière dont nos émotions sont accueillies… ou niées.
Quand une personne trouve le courage, immense, de parler et qu’elle rencontre le doute, le silence, l’inversion de culpabilité ou l’inaction, quelque chose se fracture profondément.
Le trauma ne vient pas seulement de ce qui a été vécu.
Il vient aussi de ce qui n’a pas été reconnu. De ce qui a été minimisé. Contesté. Classé. Étouffé.
La colère
Alors oui, ce texte réveille ma colère. Et je crois que cette colère est saine.
En Gestalt, la colère n’est pas un problème en soi. Elle est une énergie de protection, une tentative de remettre une limite là où quelque chose d’inacceptable a eu lieu. Une manière de dire : “non”. Non à la violence. Non au déni. Non à l’effacement.
Le problème, ce n’est pas la colère. Le problème, c’est ce que la société en fait. Et malheureusement, elle n’en fait pas grand chose, cette société qui demande encore trop souvent aux victimes d’être calmes, cohérentes, parfaites, irréprochables pour espérer être entendues.
Comme si la souffrance devait être présentable pour devenir légitime !
Et pendant ce temps, les récits continuent de s’empiler. Les livres aussi (je vous en mets une liste, malheureusement non exhaustive). Ils racontent les violences sexuelles, l’inceste, les féminicides, l’emprise, les classements sans suite, les silences familiaux, institutionnels, judiciaires. Ils racontent ce que tant de personnes vivent encore dans une solitude sidérante. On ne peut pas dire qu’on ne savait pas.
Alors peut-être qu’aujourd’hui, lire, écouter, entendre, ce n’est plus suffisant.
Peut-être que la vraie question devient : qu’est-ce qu’on fait de ce que l’on sait ?
— ✧ —
Cette colère, « ma » colère, existe en séance de thérapie. Je la nomme parfois quand ma cliente ou mon client est prêt·e à l’entendre. Parfois, le fait de dire, de nommer, permet à mes clients de ressentir la leur, de sortir du figement, de se redresser, de relever la tête. Et c’est vital de remettre de la vie, de l’énergie, là où il y a eu de l’effraction. La honte peut changer de camp.
Les paroles
D’abord y a eu Gisèle
Et puis y a eu Sophie
Isa, Khadija et Marie
Et ma copine Claire
Et puis y a moi aussi
Et puis toutes celles
Qui n’ont jamais rien dit
Mais t’en as rien à faire, toi
Ça sera qu’un nom d’plus sur la liste
Dans un fait divers, dans un tiroir
Des tonnes de vies classées sans suite
Mais tu vas rien faire, toi
Et c’est bien ça le problème
Justice, est-ce qu’on doit
Te faire nous-mêmes ?
Car je t’accuse
De fermer les yeux alors que t’as tout vu
Je t’accuse
Fais pas l’innocent, t’as rien fait quand t’as su
Je t’accuse
Main droite levée
Je t’accuse
Et j’assume
T’étais où?
Sûrement qu’t’existes pas
Pourquoi t’es jamais là
Quand on n’croit plus qu’en toi?
Demande à tous les gosses
Que tu n’protèges pas
Tous les monstres ne sont pas
Que dans les salles de cinéma
Mais t’en as rien à faire, toi
Ça sera qu’un nom d’plus sur la liste
Dans un fait divers, dans un tiroir
Des tonnes de vies classées sans suite
Mais tu vas rien faire, toi
Ou faudrait qu’on t’harcèle
Justice, est-ce qu’on doit
Te faire nous-mêmes ?
Car je t’accuse
De fermer les yeux alors que t’as tout vu
Je t’accuse
Fais pas l’innocent, t’as rien fait quand t’as su
Je t’accuse
Main droite levée
Je t’accuse
Et j’assume, et j’assume
Pour toutes celles que la violence
A condamnées au silence
Je t’accuse
Pour celles qu’avaient prévenu
Mais que t’as jamais entendues
Je t’accuse
Pour celles qui prennent
La plus lourde des peines
Pour les victimes de ton système
Je t’accuse et j’assume
Le clip …
Sur fond noir, ce clip est porté par des victimes de violences sexistes et sexuelles (VSS), par des militants, des personnalités publiques qui, ensemble, font exister leurs voix et celles de toutes les victimes. Il est puissant.
Une liste [interminable] de livres
Cette liste est loin d’être exhaustive. Ces livres racontent des vécus longtemps tus, minimisés ou invisibilisés. Ce sont des témoignages, des enquêtes, des romans, des bios. Ils disent, chacun à leur manière, ce que notre société ne doit plus ignorer.
Cette liste longue, très, mais il me semble important de montrer que ce n’est pas faute d’écrits et de témoignages que les choses ne bougent pas !
Je n’ai pas lu tous ces livres, mais je rattrappe mon retard. Une grande partie de cette liste a été transmise par Camille sur son Insta : @addictionauxlivres : voir le post. Merci à elle.
Vous vous sentez concerné·e : ne restez pas seul·e
Faites appel à un thérapeute, il saura vous écouter et vous aider.
Des associations existent également :
— Fédération Nationale Solidarité Femmes (FNSF) : www.solidaritefemmes.org ou 3919
— Collectif Féministe Contre le Viol : 0800 05 95 95
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